Femmes oubliées

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Par dr. Marcel Courthiade

Responsable de la section d’études rromani à l’INALCO

Il n’y a pas que Camille Claudel qui soit une femme oubliée. Bien des gens sont oubliés et là n’est pas vraiment la question. Elle est bien plus dans les proportions de cet oubli: combien pour cent de femmes qui auraient mérité d’être illustres sont tombées à tout jamais dans l’oubli ? Sans parler de celles qui avaient toutes les capacités pour se réaliser mais n’ont même pas eu l’option de cette réalisation… Est-ce le même pourcentage que parmi les hommes ?

Allons plus loin et reformulons: combien pour cent de Rroms qui auraient mérité d’être illustres sont tombés à tout jamais dans l’oubli ? Sans parler de ceux qui avaient toutes les capacités pour se réaliser mais n’ont même pas eu l’option de cette réalisation… Est-ce le même pourcentage que parmi les ga?és ?

Dans ce contexte, posons la question des femmes rroms… Qui leur rendra justice ?

Rromani Baxt a commencé un répertoire de ces Rromn? oubliées de la pensée unique et déjà plus de deux douzaines ont été inventoriées et ceci depuis le début du XIXe siècle, avec Stefanida Soldatova, créatrice du style si admiré des « romances tsiganes »… et semble-t-il abattue par un ivrogne. Citons aussi le calvaire de la poétesse Papù?a (1910-1987), manipulée comme rromni, mais aussi comme femme et comme créatrice dans le monde des lettres polonaises (voir là dessus la postface de son livre en français « Routes d’antan » - en googlant le titre).

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Chaque année le 8 mars est l’occasion de revenir sur une de ces grandes figures de la création culturelle européenne, qui passe aussi par les neurones des femmes rroms…. Jusqu’ici Nina Dudarova, Bronis?awa Wajs, Stepanida Soldatova, Olga Pankova ont été mises à l’honneur, de respectées disparues. Cette année, alors que notre ministre de l’intérieur qualifie les Rroms de « damnés de la terre » - mais avec une connotation bien étrangère au vers de l’Internationale et qu’il lance une grande opération d’expulsion des Rroms de Roumanie (mais sans toucher les non-Rroms de Roumanie, pourtant dix fois plus nombreux que les Rroms), nous avons choisi d’illustrer cette fête de la femme par un personnage vivant – et bien vivant: une Rromni de Roumanie, auteure en langue rromani et animatrice culturelle:

CIOAB?, Lumini?a, née à Târgu C?rbune?ti en Transylvanie, dans une riche famille de Rroms traditionnels. Son père Ion, puis de nos jours son frère Florian, ont titre de souverains parmi les Rroms. Contrairement aux clichés en vogue, c’est une femme, une Rromni, qui a consacré sa vie à la culture rromani. D’une part elle est enracinée dans la tradition, mais elle s’est aussi engagée en histoire et milite pour la reconnaissance du génocide qu’Antonescu, émule d’Hitler, a perpétré pendant la guerre contre les Rroms de Roumanie en les déportant en Transdnistrie d’où des dizaines de milliers ne revinrent jamais. Dès les années 1980, suivant son père Ion, elle révélait au monde, incrédule lorsqu’il n’était pas sourd, les massacres des nationalistes roumains des années 40 – alors même qu’une autre forme de nationalisme était au pouvoir dans son pays.

Mais Lumini?a est aussi une créatrice. Diplômée de l’Ecole supérieure des Arts (actrice et réalisatrice de films), elle s’est fait connaître en 1994 par son recueil de poésie “Le primordial de la terre (O angluno la phuv?qo)”, puis trois ans après “L’homme qui vend la pluie (O manu? kaj bikinel b?r?ind)”, en rromani, roumain, anglais et allemand. Elle a reçu pour ces livres le prix Nichita St?nescu en Roumanie et le prix Amico Rrom en Italie. C’est alors que l’aggravation tragique des conditions de vie des Rroms en Europe l’écartent un temps de la création et elle s’engage pour combattre plus directement le négationnisme dont sont partout victimes les Rroms et leur culture. Pour ce combat, elle fonde et dirige la Fondation socio-culturelle Ion Cioab?, où elle a consacré des années à retracer la mémoire du génocide des Rroms sous Antonescu. En conclusion, elle publie en 2006 en rromani et roumain les interviews recueillis auprès des survivants dans un livre poignant “Larmes rroms (Rromane asva)” et monte en même temps les films de ces interviews – trop rarement visionnés. Animée d’un nouvel élan, elle revient à la création littéraire la même année, mais ceci de manière plus réaliste et caustique avec “Cœur rrom” sur l’Europe vue par les yeux des Rroms et en 2009 avec “Entre loi et tradition”, dénonçant les mariages précoces. Elle est l’auteure de trois pièces de théâtre, dont la plus connue “La malédiction du serpent (Le sapesqe armaja)” a été traduite en italien, de deux recueils de nouvelles “Le pays perdu (O them o xasardo)” (2002) et “Istrate” (2006), soit, avec la poésie, douze volumes en tout. Elle écrit aussi dans les revues “Nouvelle route (Nevo drom)” et “Entre Rroms (Rromano divàno)” de Sibiu, où elle réside avec sa famille. Elle est co-fondatrice de l’Association internationale des écrivains rroms (siège à Helsinki).

Le costume traditionnel des Rromn? de Transylvanie est une autre de ses passions et elle coud elle-même, de manière créative, des modèles nouveaux inspirés de la veine la plus authentique. On peut les voir exposés lors de nombreux événements culturels rroms, en Roumanie ou à l’étranger. Curieusement, dans un pays de plus de deux millions de Rroms, dont la plupart parlent tous les jours une langue très riche et où l’enseignement en rromani est assuré par l’Etat pour 32.000 élèves par an, c’est cette femme, Lumini?a Cioab?, qui est jusqu’à aujourd’hui le seul véritable écrivain rrom.

Certes elle ne fait dans la philanthropie directe mais son activité a une bien plus grande ambition que la charité de proximité – qu’elle ne méprise d’ailleurs nullement, et l’envergure de son combat a une portée décisive pour le sort des deux millions de Rroms, citoyens de Roumanie, et les douze millions de Rroms, citoyens européens.

Devant le regard souvent goguenard des bien-pensants et surtout bien-installés vis-à-vis de la Roumanie, nous avons jugé opportun de montrer cette année un exemple positif, comme disent les institutions européennes, car il est aussi injuste de rester oublié de son vivant que de tomber dans l’oubli à sa mort. Alors pourquoi tant d’oubli ? Voire d’oubli concerté ?

Si l’oubli, comme disait Borgés, est la seule vengeance, on comprend pourquoi il y a des oublié[e]s et des oublieux, on comprend le rapport des forces-forteresses et des faiblesses imposées, on lit comme à livre ouvert les mécanismes de cette amnésie programmée et destructrice de tous.

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